Texte Koweit

KOWEIT, 2014 spectacle « M.Culbuto »

Jacques avait un appareil photo, il en a fait. J’avais un carnet, j’ai pris des notes …

Avertissement : Ce n’est pas comme une séance « Connaissance du Monde » où je causerais du Koweit (Kuwait), l’histoire, la géographie … C’est même pas vraiment le récit du voyage & séjour. C’est juste quelques impressions, images et odeurs. Il y aura quand même un peu d’informatif, si vous êtes sages.

Pour commencer, le drapeau du pays. Il a trois couleurs, en rayures horizontales, rouge, blanche et verte, de bas en haut. Plus du noir pour faire un faux triangle le long du mât. Si vous voulez en savoir plus, il y a le site officiel du gouvernement français et d’autres adresses récupérées par Jacques. On peut vous les refiler gratos.

C’est pas pour dire, mais le voyage est long pour venir ici. Fourgon jusqu’à Marseille, puis escale à London, puis Koweit. En Angleterre, Aéroport d’Heathrow, la bière devant le match de rugby était une pause agréable. Les français battent les anglais sur le fil, on s’en fout. Après, l’avion remue et se traîne dans les airs. Combien d’heures, je sais plus, mais le temps de voir deux films plus une sieste agitée. « La Grande Boucle », avec Clovis Cornillac, Bouli Lanners et Elodie Bouchez, ça passe pour un amateur de cyclisme comme bibi et « Rush », une américainerie sur le duel entre Niki Lauda & James Hunt, pilotes de formule 1 dans les années 70. Ça se laisse voir …

Arrivée dans le pâté (de sable, pas de cochonnaille ici !) à l’aéroport de Koweit, à 6h40, heure locale. Presque une plombe pour la récup’ des valises, l’obtention du visa et le passage à la douane. Sortie dans le hall sous les vivats de la foule. C’était pas pour nous, mais pour des mariés ahuris. Nous, personne … Nobody avec le panonceau idoine où j’imaginais lire « M.Culbuto » ou « Dynamogène ». Rien, nada, peau d’zob, que dalle.

Attente et puis un petit mec, jeune à chemise rouge, se pointe et demande si on est français et qu’est-ce qu’on fout là. Je dis voilà et il dit ok. On le suit dans sa « little car like a truck » garée au parking d’à côté. En fait, c’est un très gros pick-up GMC avec juste trois places frontales à l’avant. Les sacs dans la benne et on se quiche sur la banquette et il roule comme un taré. 160 km / h, répondant au téléphone, collant celui de devant à 10 cm et déboîtant à droite et à gauche comme Mario kart.

Il nous pause après une vingtaine de minutes de rallye devant un immeuble neuf à l’abandon, d’où, après quelques intempestifs coups de klaxons, surgit mollement un type à l’allure de concierge ravi (une sorte de François Hollande en babouche et légèrement bronzé). Maousse trousseau de clés, à vue d’œil une centaine, on le suit

au 11ème étage et il nous dispache dans deux appart’ du même palier. Vaste ! Salon avec télé, petite cuisine équipée avec tout et tout et même lave & sèche-linge, salle d’eau et une piaule avec grand lit et ameublement style soldes des années 80. Il y a aussi une mystérieuse porte fermée qui s’avérera être la deuxième chambre occupé par un artiste hollandais pour ce qui me concerne et par un faiseur de château de sable tout aussi batave dans la piaule de Jacques. On devrait se démerder pour se regrouper par nationalité assez rapidement.

Ouais, alors, le « Remal Festival » se déroule dans ce qu’ils appellent « Le Village de Sable » et y a une bonne dizaine de sculpteurs qui s’y affairent, dont un belge francophone que l’on croisera plus tard. Il y a aussi les performeurs de la rue comme nous autres, une dizaine aussi et un photographe français qui nous en dira encore un peu plus dans la soirée. Il était même déjà là l’année passée pour la première édition. Et un artificier, faiseur d’effets spéciaux.

On souffle un peu, j’essaye vainement de contacter via texto et « in english » et très explicatif, la paire d’organisateurs dont j’ai les coordonnées. Faut dire que notre ami Speedy Gonzalès, jeune chauffeur sportif, n’avait aucune autre consigne que de nous poser là, savait pas la suite du programme. Ni du dimanche et encore moins du lundi. Bref, on était dans une expectative somnolente quand je fais la rencontre de mon colocataire anglophone, mais sympathique. Il m’explique un peu le topo, en débutant par « welcome in crazy land ! ». Donc, on est collègue. Il fait le mariole sur échasses avec deux compatriotes greluches costumées, comme lui, en oiseaux. Compagnie Close-Act, de Tilburg (NL), on se croise régulièrement sans se connaître personnellement, sont tellement nombreux. Ils sont là depuis une semaine déjà et ont bien pris le rythme de cette inorganisation non alcoolisée. C’est bien, ils ont essuyé les plâtres et peuvent nous montrer un peu quelques coins agréables.

Rendez-vous à 11h et l’on rencontre ses copines échassières ainsi que deux anglais sans « stilt », mais avec des costumes de pingouins, entre autres. On voit la mer, pas très loin, disons 500 m, on y boit un thé en mangeant de l’houmous puis des frites. On les quitte pour, sur leurs indications, découvrir le centre commercial – 500 m plus loin – où ma carte bleue refusera de faire cracher la monnaie au distributeur. J’espère que ce n’est qu’une petite maladie passagère. En attendant, c’est mon patron, M.Dynamogène, qui me fait aimablement crédit. Galerie marchande fort moderne, avec des boutiques franchisées occidentales et internationales. Signalons « L’Occitane de Provence », ça fait toujours plaisir, « Zara » et les inévitables fast- foods internationaux. C’est assez désertique. Joint à cet oasis de belles marques fumeuses, le coin des fruits & légumes, tout emballés sous plastique, qu’on dirait du toc, et, enfin, le marché aux poissons et celui à la viande qui paraissent bien authentiques, ouf !

Faut dire qu’il y a quelques véritables bateaux de pêche sur le petit port d’à-côté et que les agneaux écorchés pendouillant en vitrine sentent bon la viande sanguinolente, à t’en couper l’appétit, à finir végétarien.

Bref un drôle de quartier avec des immeubles comme dans une ZUP désertique où des élèves architectes auraient abandonné quelques brouillons. De la poussière, beaucoup de poussière. Un mélange de moderne chic & kitsch et de désolation miséreuse & polluée. C’est sale, d’une saleté bien assumée. Après, on remarque de nos yeux de mâles techniciens la taille des bagnoles : que du big, ou presque. On a vu une pauvre Peugeot 308, égarée pareille à un clodo chez Maxim’s. Sinon, du lourd, de la cylindrée, de la puissance prête à rugir. Des camions Mercédés ou américains, des bus Mitsubishi, Hyundai ou Tata. Et une bonne dose de véhicules abandonnés sans raison précise. Pneus à plat, une vitre cassée et pourtant un beau coupé à la Starsky & Hutch. Pour clore ce chapitre automobile, notons au passage la vue surprenante d’une Porsche Cayenne (gros 4×4 de ville, très onéreux), conduite par une gonzesse voilée et qui réussit l’exploit de doubler notre Fangio de pacotille. Ma journée s’achève par une douche et un petit tour aux alentours avec le gros Jacques. On mange dans un boui-boui sympathique où là, c’est un match de criquet sur l’écran télé que j’ai dans le dos et que c’est tant mieux car je n’y entrave que couic. À titre indicatif, deux canettes de Pepsi, plus une bouteille d’eau (50 cl), une assiette de ragoût de mouton, une assiette de légumes crus (carottes & concombres), une douzaine de samoussa (beignets triangulaires) et de belles galettes de pain, le tout pour 1,900 Dinars koweitiens, soit environ 5 €.

On n’est vraiment pas dans le quartier des hôtels de luxe …

Demain, on va prendre le bus à 8h avec les sableurs, les sabliers, les … appelle ça comme tu veux et j’espère qu’on verra les responsables et qu’on aura le programme de où et quand et comment. J’espère que tout ira bien. Je m’inquiète pas trop, parce que je m’en fous un peu et qu’on a pas grand pouvoir d’influer sur quoi que ce soit. On est là, on est prêt et ils le savent. Et nos collègues nous ont dit que le public était nombreux et adorable. Alors …


Première journée achevée …
Le matin 8h, on attend le bus avec les sculpteurs. Il pleut. Va savoir pourquoi, je pense à Sao Paulo, il y a vingt ans ou presque. Le premier mot brésilien (portugais) que j’ai appris était « chuva » (la pluie), parce qu’il pleuvait sur SP ce jour-là. Idem ici, mais je ne sais toujours pas en arabe.

Petit bus d’une vingtaine de places, on est à l’aise. Le chauffeur roule normalement, mais je me rends compte que notre sprinter d’hier n’était pas une exception : ça fuse dans tous les sens. Je regarde ailleurs, je pense mourir un autre jour.

Peu d’arbres, surtout des palmiers, quelques bosquets parfois et d’hallucinantes pelouses de stades. Presque la moitié des immeubles sont en construction, n’ont pas l’air vraiment finis. Des échafaudages en bois, de la symétrie étrange dans un urbanisme aléatoire. Je reviens sur l’autoroute, les voitures sont définitivement des anguilles célestes. La pluie ne lave rien, la crasse se serre les coudes et s’agglomère. On arrive sur le site, un immense pylône avec l’insigne McDo nous accueille. À droite, un petit parc d’attraction avec grande roue & tutti quanti, à gauche, notre lieu de travail : le village de sable.

On rentre avec nos amis sculpteurs dans une immense tente où l’on aperçoit illico nos deux caisses de culbuto. Elles ont été ouvertes et fouillées à la douane, mais tout est en place. Il y a un coin pour la bouffe, on déjeune, c’est bon. On glande. Toujours pas vu de responsable … Alors, on profite pour faire le tour du bazar. Les sculptures sont bien foutues, très grandes, impressionnantes (sur 30000 m2, 35000 tonnes de sable, c’est la plus grande sculpture sur sable jamais réalisée au monde). On doit pouvoir jeter un œil sur Internet, sinon, je ramène le dépliant.

Petit topo sur le sable :
Dans le monde, ils sont environ 200 professionnels de la chose. Là, pour ce projet pharaonique dont le thème est « les mille et une nuits », ils ont bossé à 70, pas tous ensemble, mais chacun plusieurs semaines et ça a duré deux mois, de mi-octobre à mi-décembre. Après, il y a eu une tempête et quelques dégâts. Présentement, ils sont une petite dizaine pour les réparations et tout devrait être prêt à la fin de la semaine. À la finition, ils balancent un mélange de colle à bois pour que ça durcisse un peu, au moins en surface, afin que l’eau ruisselle. En début de chantier, faut une paire de jours pour bien appréhender la qualité du sable qui peut être très différente d’un pays à l’autre. Ici, le principal problème était la représentation humaine et animale, totalement proscrite par le Coran. Les sculpteurs russes, très académiques, en faisaient de trop et forcément très réaliste. Grosse discussion, jusqu’au parlement koweitien (ou koweiti, je dit comme je veux) avant l’ouverture officielle par le ministre et tout le tralala. Ça discute, mais ça passe. Y a des enjeux, y a des sous, alors le Coran va pas trop nous faire chier.
Fin de la parenthèse sableuse, merci au sculpteur francophone, belge de Bruxelles. Il est un peu tordu, comme s’il avait pris un coup de pioche derrière l’oreille, mais fort sympathique au demeurant, comme disait Thierry Rolland.

Continuons la visite … On sort du village de sable, il y a une place assez grande avec au milieu un enclos à chevaux. Beaux, mais un peu efflanqués. Une carriole bariolée tractée par un âne pour promener la marmaille. Quelques stands en périphérie pour du thé et autres machins & choses et aussi une auto-mitrailleuse amphibie de la police nationale (Panhard, marque française, avec des pneus Michelin) ainsi que deux camions de pompiers passablement vieillots. Tout ceci dans l’espoir de faire briller les yeux de la jeunesse koweitienne. Engagez-vous, rengagez-vous ! Bon, on traverse la place et ensuite, il y a un autre espace clos, en réponse à notre village de sable, mais totalement terminé et opérationnel qui fait un peu foire & bazar.

Allez, retour à notre chapiteau d’accueil où enfin on rencontre Youssef, amical barbu débonnaire, un des chefs. Il y a aussi Ahmed grandissime lunatique qui s’énerve vite, Pidji, un vieux souriant et Abdéraman, un jeune obèse sympathique mais stressé. Il y en a d’autres responsables de ceci et de cela qu’on ne sait pas vraiment trop de quoi et tu sens bien qu’entre eux et au-dessus, il y a des tensions et des enjeux d’une autre importance que nous autres. Première journée, horaires hasardeux. Va falloir clarifier vite fait s’ils veulent que l’on conserve notre bonne volonté. Là, ils ont vu ce que l’on faisait. Il y a eu, comme d’hab’, un gros succès auprès du public, alors ils sont contents.

Résumé de la problématique des horaires (aucun intérêt) …
Information de base : normalement, avec M.Culbuto, on joue 1h30 par jour, en général deux sorties de durée identique. C’est ce qui était prévu contractuellement, deux fois 45 minutes. Lundi, rencontre avec les uns et les autres, bienvenue et blablabla et impossible de savoir à quelle heure on va jouer. Au final, on jouera trois fois une bonne durée, soit un passage de rab’. On est généreux, c’est le premier jour. Y a pas tant de public que ça. Un peu au début, mais après c’est plutôt maigre.
Ils nous font jouer soit dans le village de sable, soit dans le no man’s land près des pompiers. Et faut savoir que l’entrée du village est payante (alors que ce n’est pas encore fini, y a toujours des guignols qui manient la visseuse pour installer la paroi des chiottes et autres bricoles), mais pour aller à la foire, c’est gratos. Le choix du public est assez vite fait. Revenons aux horaires …

On voit Youssef, on explique la difficulté de l’inconstance du planning. On veut bien jouer quand ils veulent, où ils veulent (dans la limite du raisonnable). On peut même en faire un peu plus, on l’a prouvé. On veut juste le savoir à l’avance. On précise aussi que c’est mieux diurne même si ça marche aussi la nuit et qu’à partir de là, c’est eux qui décident. Quand on re-explique ça à Abdé, il acquiesce et propose deux passages de 30 minutes, un à 20h00, l’autre à 22h00 ! Bref, y aura encore deux jours d’incompréhensible bordel, des demi-heures de quarante-cinq minutes (imprimé sur le programme), avant que ça s’organise judicieusement et définitivement. On final, ça se calera sur trois fois trente à 16h30, 17h30 et 19h00 et ce, jusqu’au dernier jour. C’est notre petite salade et ça nous va. J’avais prévenu l’inintérêt de la chose, fallait me croire …

À noter, le sol est fait de pavés autobloquants correctement installés. Bloc bien épais, de forme étudiée afin de s’imbriquer, comme papa dans maman, impeccablement bien, l’un dans l’autre, le pavé autobloquant est au pavé, ce que les Bolino sont aux pâtes. Du tout prêt. Recette : étalez un lit de sable régulier, encadrez-le de bordures de trottoir ou autres parpaings cimentés, posez harmonieusement vos pavés espacés d’un petit doigt et n’oubliez pas, à intervalle régulier, de laisser la place pour un joint de dilatation. Sablez le tout, vous pouvez inviter vos amis et y marcher dessus. Pour M.Culbuto, ce n’est pas le top, mais ça fonctionne correctement.

Le culbuto de voyage n’est pas exactement le même que l’européen, faut que je retrouve mes marques. Jacques tâtonne avec ce nouveau chariot et la difficulté de communication, mais ces douze jours de représentations valideront définitivement son CAP de livreur. Et aussi, il y a le nouveau costume à la mode arabe. Esthétiquement, ça me fait drôle de voir les photos après, mais ça marche bien. Techniquement, le turban qui pendouille m’emmerde un peu. La petite jugulaire du casque me manque, je n’ai rien à tripoter. Mais, globalement, ça va. Le seul truc vraiment pénible est de jouer en nocturne, car l’espace est très peu éclairé. On perd toute la magie du regard, ça oblige à faire de l’épate, du spectaculaire. C’est efficace aussi, mais très chiant.

Dans le deuxième village, sur les murs crépis à la va-vite, il y a de grandes peintures murales, des à-plat de couleurs vives, comme les réclames africaines. Et là, t’as un Batman foudroyé et une Blanche-Neige avec les sept petits, mais une Blanche-Neige voilée.

Résumé topographique :
donc, t’arrives au rond-point avec le gros « M » jaune, à droite la fête foraine qui ne fonctionne qu’en soirée, à gauche et en enfilade : les sculptures en sable, l’espace militaro-national, le village bazar et de l’autre côté de la route le Hall n°4 (marché arabo-exotique, style foire-expo, qui n’est ouvert que le matin).
On traîne là-dedans une longue journée et quand tout est fini, on attend que Abdéraman, au bord de l’apoplexie, nous dégotte un chauffeur avec bagnole (sans, c’est con) pour nous ramener dans notre adorable quartier pourri. Compter une bonne heure de patience zen.

Arrivée à « Al Mangaf », c’est le nom d’ici. Block 4, street 18, c’est l’adresse. Quelques artistes affalés dans les fauteuils et canapés du hall. Avachis sur leurs ordis (la Wifi de fonctionne qu’ici) ou discutant de l’incompréhensible (le soir, l’english, j’ai du mal, mes neurones patinent), je vais chercher ma mitraillette et je redescends pour faire comme eux, écrire trois lignes avant de dormir.


Mardi soir, déjà trois jours dans le pays et deux de représentations.
Il y a un peu de monde et c’est un vrai plaisir de croiser les regards. Les gamins qui rient, qui jouent à avoir peur, les hommes au sourire placide, les femmes qui prennent des photos. J’ai réussi à faire venir une femme voilée (intégral, juste la meurtrière) qui m’a serré la main. D’autres suivront les jours d’après. Et aussi quelques-unes pourtant moins masquées mais qui ne me touchaient que protégées par leur manche tirée ou un bout de foulard. J’ai pourtant les mains gantées de mitaines … Il fait froid et surtout y a du vent, ce qui est assez chiant avec ce putain de tissu qui pendouille dans mon cou et parfois vient se rabattre sur ma gueule. La costumière bosse bien, beau boulot, mais pas très pratique. Fallait coller au cahier des charges, ok. Rien à dire, juste que ça me gonfle. Jacques trouve l’astuce d’y foutre une épingle à nourrice, nickel.

Parenthèse informative où je m’énerve un peu à la fin …
Koweit (Kuwait), pays riche, 6ème exportateur de pétrole. 3,5 millions d’habitants, mais seulement 1,2 millions de nationaux qui sont à 85% fonctionnaires (touchent 3000 € net par mois, non imposable. Les 15% restant, c’est les rois du pétrole, hommes d’affaire, propriétaires terriens, les pontes). Forcément, dans le lot des fonctionnaires, y a un bon paquet d’inutiles. Gardien de que dalle, surveillant de la porte, chauffeur de canapé … ça leur fait comme une sorte de RSA survitaminé. L’électricité est gratuite, l’essence coûte une misère (dix fois moins cher qu’en France, soit 0,15 cts le litre) …
Le peuple peut manger du caviar à la louche et ne fait pas chier ses dirigeants. Vive le roi ! Ou l’émir … Les sales besognes sont faites par des émigrés (pakistanais et autres) dans une sorte d’esclavage moderne. T’as la thune, on te sert à plat ventre, le regard baissé, quoi de plus normal ?
Là, on se retrouve avec une flopée de jeunes bénévoles d’une vingtaine d’années à tout casser qui trimballe sa mauvaise richesse avec de grands sourires. Les volontaires, c’est comme ça qu’on les appelle sur le site. Le chauffeur de ce matin, et ce soir, possède trois voitures (dont une belle japonaise pour notre transport), des i- pod, i-pad, i-pud, du dernier cri et quasi plaqué or et quoi d’autres ? Il ne travaille pas, il s’emmerde. C’est un plaisir pour lui d’aider ce projet, ça l’occupe utilement (?). Une flopée, ouais, de fils à papa, de parvenus pervertis, bouffés par le fric et la graisse du Ketchup. De gentils connards souriants et désoeuvrés, jeunesse dorée à mourir …

L’organisation …
Je vais pas redire le bordel, indescriptible à nos yeux d’occidentaux, mais juste préciser que ça s’intitule, P2BK : proud to be Koweiti, fier d’être koweitien. Ils sont fiers d’avoir fait venir des sculpteurs sur sable du monde entier, fiers de quelques artistes de rue européens, fiers des manœuvres et artisans, importés de pays soldés, qui tirent les câbles et les tuyauteries, empilent les parpaings, conduisent les tractopelles … Ils sont fiers d’avoir du fric et de le dépenser abusivement pour taper dans l’œil de quelques débiles.

Ma gueule …
Quelle médiocrité après toutes ces années de tournées internationales de ne savoir baragouiner que quelques mots d’anglais. Après concentration, je peux dire une phrase ou deux, plutôt très mal prononcées et puis je ne pige pas la réponse. Et je décroche vite. J’approuve connement en hochant la tête, je souris quand tout le monde rigole. Je ne me dis pas bravo. Que je morde mes doigts et la poussière, à cette putain de nullité, à ma surdité de voyageur galactique. Silence autour de moi …

Ma carte bleue est guérie. Elle a fonctionné au Bancomat de l’arrière du Hall 4. Était- ce une allergie passagère ? Une incompatibilité des distributeurs précédents, va savoir … Fausse alerte, tout va bien, j’ai du fric !


Quel est, à l’automne, le gâteau détesté par les balayeurs ? LE MILLE FEUILLES
Qui de l’arbre ou du fruit entend le moins bien ?
L’ARBRE, IL EST DUR DE LA FEUILLE

Comment appelle-t-on un indien dans l’eau ? UN SIOUX-MARIN
Que se passe-t-il ?
JE MANGE DES CARAMBAR !

 

La moitié de la première semaine …
Horaires à la con, on mange les restes du fond des plats, mais ça va. Encore après, on attend un chauffeur & une voiture. On informe Abdé, wait-wait, on attend. Petit à petit, on est de moins en moins seuls à attendre. Y a les trois hollandais que repartent chez eux, remplacés par trois collègues à eux, dont un français (breton, Frank) qui retrouve sa copine, une des partantes. Ils se croisent une nuit au Koweit. Lui, repartira le 16, idem nous autres. Bref, ça poireaute.
Bertrand, le photographe français, surnommé Bibi, baroudeur grandement blasé et un peu déprimé qui se révélera, par la suite, fort sympathique et intéressant, craque le premier et décide de prendre un taxi qu’il essayera de se faire rembourser le lendemain. John & Paul, les deux anglais, profitent de l’occase. Ça traîne encore et ça gueule. Bel accrochage entre Abdé et un volunteer hargneux, prêts à dégainer les poings. Les autres les encerclent, ça crie encore un peu et puis ça se calme. De l’eau de boudin que cette fin de soirée.
Au final, les trois hollandais, qui commençaient à craindre pour leur avion, trouvent un chauffeur et nous embarquons dans la voiture suivante avec les jongleurs de feu. Ils discutent tout du long du retour avec Khaled, le pilote indolent, que nous avons déjà eu plusieurs fois. Etant au fond de cette berline à sept places, les mots m’arrivent étouffés, j’ai du mal à bien suivre, mais grosso modo, Abdé ne comprend pas bien l’anglais et ça fout la merde. Putain, un confrère ! Voilà pourquoi tant de quiproquos horlogers. Il dit toujours ok-ok, mais ça débouche sur autre chose. Comment je fais pour me rendre compte que quelqu’un ne parle pas bien l’anglais. Avec mézigue, tu peux tenir ton rang sans problème et sauver la face idem.

Ahlala, que de tracas …

Le lendemain, Abdé, abattu et dépité, laissera les volontaires à la manœuvre. Pour fayoter, on a causé un peu avec eux et grande difficulté (c’est un zeugma) et on a distribué des petits livrets de culbuto. Du coup, ils nous considèrent un peu mieux.

Dans le temps de l’attente, le sympathique Pidji est venu saluer les hollandaises qui partaient. Du haut de ses soixante-dix années respectables et avec son sourire malicieux, il a laissé échapper quelques détails de sa longue vie. L’époque où l’alcool n’était pas interdit au Koweit, sa maison à Majorque quand il n’y avait encore personne, que ce n’était pas clafie de touristes, quand Ibiza n’était pas Ibiza, juste le casino et les filles qui venaient se baigner nues dans sa piscine avec vue sur la mer et, avec quelques mots de français, quelques phrases apprises va savoir où, il nous cause d’Edith Piaf, d’Enrico Macias et des Gypsi King. Bourlingueur mythomane, rêveur baratineur ou véritable poète de la vie, je pose la question. Et je me fous de la réponse.

Description de notre chapiteau …
Grande tente blanche et rectangulaire, facile cinquante mètres de long, où tu trouves les bureaux de la direction. Avec, à l’intérieur, les ceux que l’on connaît et beaucoup d’autres avec de belles cravates ou des costards typiques et stylés. Ça va, ça vient. Tu ne sais pas qui est qui et fait quoi. Des financeurs, des décideurs, des parasites, des branleurs, des compétents, des avenants, des chaleureux, des teigneux, des qui t’ignorent et des qui te saluent. Yalla ! y en a.
Dans cette enfilade de bureaux, au fond, t’as nos loges. Deux pièces pour les performeurs, on est avec les anglais. Chacun a une clé de la porte dont ils changent la serrure, qui pourtant fonctionnait bien, environ tous les deux jours. Pas loin, le matos des uns et des autres. Nos deux caisses pour le fret, présentement vidées de leur contenu. Dans l’autre coin, le salon, constitué des quelques banquettes et tapis à même le sol, des volontaires. Au beau milieu de l’espace, des bouteilles d’eau. Beaucoup de bouteilles d’eau. Enormément de bouteilles d’eau. Des petites de 33 cl, conditionnées en cartons de 40, empilés sur des palettes, dix étages de neuf cartons sur chaque. Quelques palettes sont entamées, mais la plupart encore intactes. T’en as une bonne trentaine. Soit, au moins 20000 litres de flotte. Y aussi des cartons avec des prospectus et brochures, plus classique. Quelques chaises encore sous emballage, si t’as besoin, tu prends. Puis le petit coin restauration. Mobilier en plastique blanc, style jardin et le buffet prêt à être garni avec quelques chauffe-plats et la grosse bouilloire pour assurer la permanence du thé et nescafé.
On arrive à la sortie, et là, tu peux pas les rater : seize aigles majestueux. Moulures de plâtre en mauvais états, de deux mètres de haut, sur socle comme des statues et peinturlurés de couleurs criardes et originales. Y en a un tout orange flashy, un recouvert d’éclats de miroir comme une boule disco, un autre gris métal avec quelques écrous collés dessus, un comme un pompier américain, un noir & blanc, tacheté pareil à une vache … Du pur rococo.
La bouffe est bonne, assez variée. J’aime bien. Mais le top, c’est l’éclairage avec des ampoules à … je sais pas quoi, qui donnent une couleur à la peau assez cadavérique. Un peu cancéreux, un peu transis de froid après avoir bu un litre de formol et reçu une tannée mémorable. C’est un style qu’il faut savoir apprécier. Pour connaisseurs uniquement. Des fois, y a les jongleurs qui friment en s’entraînant un peu. Mouais …

Les filles, même voilées, ont beaucoup de maquillage autour de leurs yeux de gazelles, mais je ne m’aventure pas à soutenir leur regard. Culbuto fait le fanfaron, sans chercher la merde plus que de raison. Etranges coutumes, difficile de trouver le bon tempo pour l’humour. En plus du langage, comment se comprendre, ne serait-ce que un peu, communiquer ? Et les mecs qui regardent ce gugusse habillé à leur mode avec ce turban et cette tunique ridicule sur mes épaules occidentales. Ils en pensent quoi, ces mecs ?

Je suis une façade, un clown qui se balance et qui amuse. Que reste-t-il après, quand la lumière se rallume … Fier d’être koweitien, je ne suis fier de rien. À quoi ça sert tout ça, baby ? À part l’exotisme du voyage et le pognon que je ramène pour que l’on boive ensemble les litres de bières que j’évite ici. Drôle de vie. Toutes les vies sont drôles. À mourir de rire.

Et puis, il y a des stands qui vendent des vrilles de pommes de terre. Brochette en bois avec un serpentin de chips. La première fois que j’ai vu ça, c’était l’été dernier, à Varazdin en Croatie. Crois-moi, ça ne va pas tarder à envahir nos Férias !

 

Et un de plus, un !
Dernière sortie en nocturne sous les yeux de Youssef et quelques huiles, beau cercle, bonnes réactions enthousiastes, des rires bien francs et de l’émotion bien dosée. On a fait du bon boulot, ils sont très contents. On va rester un mois de plus, c’est en négociation. La bonne blague !

Notre quartier, notre immeuble …
En fait, il a douze étages, c’est à peu près la règle dans les environs. Pas de tours gigantesques, pas de villas. Le hall est décoré de toiles immondes. Pire, c’est réellement pas possible. Des matériaux chers, marbre, inox et des finitions bâclées, voire inexistantes. Des fils qui pendouillent, du sable et de la crasse qui s’immiscent. À l’arrière, une piscine à l’abandon provisoire. Pas sûr qu’elle fonctionne l’été. Au fond de l’eau, un cintre, des détritus. Jacques m’a rejoint dans le même appart’. N°41, onzième étage. Dans sa chambre, y a salle de bain et chiottes indépendants. Ce matin, j’ai fais une lessive, avec le sèche-linge après, c’est du grand confort. De ma fenêtre, on voit la mer au loin, mais sinon, plein d’autres immeubles identiques, sans vie apparente. J’ai du mal à savoir s’ils sont en construction, en attente de location ou déjà habités. Parfois, ils sont vides, finis et détériorés par hasard. Comme beaucoup de voitures égarées ça et là.
Sur les toits il y a, outre les paraboles en vrac, des citernes en plastique à forte contenance. On suppose réserve d’eau. On suppose pas de réseau enterré, mais un système avec camion qui vient régulièrement remplir via les vannes disposées au niveau de la rue. C’est de la supputation.
La mer à proximité, déserte en cette saison. Des terrains vagues poussiéreux qui accueillent quelques vieux camions à bout de souffle, de similis hangars en tôles qui protègent vaguement des voitures cossues et à tous les coins, t’as l’arabe du coin.

Boutique bazar, nourriture de base, droguerie cheap & quincaillerie aléatoire. Notre épicier de proximité s’appelle Rahim. Il a posé pour une photo de maître Jacques. Notons que la coquille des œufs est blanche comme la neige. Elles mangent quoi les poules ?

Huit fois par jour, je n’ai pas recompté, je fais confiance, le haut-parleur automatique de la tour riquiqui de la mosquée appelle à la prière. Début des hostilités à 5h30 habituellement, mais une fois au moins, à 3h00. Ça peut réveiller, mais j’ai de très bonnes capacités au rendormissement.

On a désormais notre cantine. J’aime bien les habitudes éphémères. Bouffe correcte, accueil amical – ce midi, ils nous ont offerts des boulettes de légumes qu’on ne savait pas ce que c’était – et prix compétitifs. Forcément, on se met toujours à la même place. Les deux dernières fois, la télé dans mon dos, diffusait des images de la Mecque, avec tout le troupeau qui tourne en rond. Finalement, je préfère le criquet. Mais bon, c’est dans mon dos. J’ai pris des « mushrooms chili ». Très bons et très épicés, mais si je commence à raconter les menus que je mange …

Comme distraction, y a le bruit de leur vieille caisse enregistreuse : exactement comme une bagnole qui peine à démarrer. Régulièrement, on s’y laisse prendre.
Cet agréable boui-boui est à quelques centaines de mètres de chez nous. On y va les yeux fermés. Pourquoi celui-là et pas un des autres à côté (y en a des dizaines, des centaines). Par hasard, ce fut celui-là, nous y fûmes bien reçu et y retournâmes assidûment afin de créer un rituel débile, mais plaisant.

Partout, il y a des ordures, des objets cassés, des sacs éventrés. Ça traîne sur le sol ou ça dégueule d’un container métallique, ça pose le décor. On croise une ribambelle de chats miteux & faméliques. Ils miaulent en silence, édentés et aphones. Z’ont dû trop manger de lézards.

En remontant vers la voie rapide, il y a un supermarché populaire, encerclé d’une multitude de boutiques pour l’essentiel vouées à la téléphonie et autres saloperies modernes. Quelques tailleurs qui font dans le recyclage de toiles militaires. Un ou deux bazars. Dans le grand magasin, t’as la bouffe au rez-de-chaussée et le reste à l’étage. En fait d’étage, c’est juste une coursive circulaire qui regorge de toutes les conneries chinoises indispensables à notre bonheur de consommateur. J’ai acheté deux trompes en plastique qui font un joli bruit efficace que l’on démontera à l’atelier pour en avoir le cœur net. Et dans un rayon bien achalandé, des K7 audio et des VHS ! C’est pas dans nos Fnac que l’on risque de trouver ces antiquités obsolètes (oui, aujourd’hui c’est pléonasme. Quoique, à bien y réfléchir …).

À la sortie, juste devant moi, il y avait une koweitienne. Pour aider, comme à chaque caisse, un type affecté au remplissage des sacs en plastique. Comme là, le caddie de la dame était bien rempli, un deuxième est venu pour décharger le chariot. La bonne femme ne fout rien, elle papillonne devant la caissière. Les deux qui s’activent sont les esclaves modernes dont j’ai causé précédemment (dans les nationalités, on nous informe qu’il y aurait également des sri lankais, égyptiens, libanais, philippins … liste complète sur simple demande, fournir une enveloppe affranchie à votre nom & adresse. Je peux me renseigner sur la répartition avec % à la clé). Bref, ça y allait bon train quand tout à coup, le déchargeur tombe en arrêt sur le sac à main de madame inopinément oublié sur le haut du caddie ! Gêne palpable, perplexité du bonhomme, que faire ? Alerter la propriétaire, trop grossier – arrêter l’étalage sur le tapis, impensable – alors, du bout des doigts, il prit le sac à l’extrémité la plus reculée de la anse et le présenta dans une grande confusion obséquieuse à l’acheteuse étourdie. Celle-ci était de la race des bienveillantes débonnaires et accepta les excuses de l’esclave avec un sourire réconciliant.

Tout ce cérémonial me laisse imaginer l’éventuelle violence de la réaction de l’oublieuse. Cette violence se lisait dans les yeux et dans les gestes du ramasseur. La dame était gentille, rien de tout ça cette fois-là. Mais, petit esclave, méfie-toi de la colère de ton maître si par malheur tu l’offenses.

 

Réveil tôt le matin et somnole. Pas entendu l’appel du minaret. Ni hier, ni aujourd’hui. Peut-être sont-ils en grève ? Y a quand même des bruits de chantier, marteau- piqueur et pelle mécanique, qui brouillent le silence, au loin. Pas encore ouvert les rideaux, mais il a l’air de faire beau. La température est étrange ici, le soleil tape fort et il peut faire froid. Parfois un petit vent te glace en même temps que les rayons de l’autre lumineux t’asticotent. Bref, on ne va pas jouer à la météo …

La monotonie du quotidien fait qu’au bout d’un moment, il n’y a plus grand chose à raconter. Alors, je racle les détails.
Hier midi, on retourne manger à la guinguette du bord de mer. Comme le premier jour, premier dimanche, mais sans les anglais & hollandais. On alterne les habitudes, c’est notre cantine remplaçante, des fois que l’on se fâche avec les autres. Tout est en extérieur sauf la cuisine. Une grande tente vitrée, pareille à une véranda, occupe centralement l’essentiel de l’espace. Au pourtour, vraiment en bord de mer, espacées par un cheminement piétonnier, t’as quelques tables et chaises. La plupart sont dans des cahutes en plastique, comme des arrêts de bus translucides qui protègent du vent marin. Vue sur la plage, les vagues, les tankers au loin, les torchères enflammées comme un pléonasme. Et quelques chats malingres qui espèrent la chute d’une frite. Depuis le début du séjour je n’ai vu qu’un seul chien. En plus, c’était une merde de petit bouledogue. Sale pays …

Dans cet oasis de pacotille, on bouffe bien et pour pas cher. Sur le menu, tu peux choisir parmi au moins une vingtaine de parfums pour fumer la shisha. Ce que s’empressent de faire la quasi totalité des clients. Je n’ai même pas essayé, je veux rester con, mourir idiot.

Après, on traîne au petit port de pêche. Enfin quelque chose de « normal », qui grouille un peu de vie. Du quai, on descend sur un ponton. Des bateaux à coque en bois recouverte discrètement de plastique, belle tronche. Jacques me dit que c’est des boutres. J’aurais dit des jonques, mais je ferme ma gueule, j’y connais rien, lui si. Sur le pont, des pakistanais s’échinent à ensacher de la poiscaille avec des bouts de galettes de pain. Ça fait de jolis petits filets dont je n’ai pas la moindre idée de l’usage. D’autres embarcations, plus petites, débordantes de nasses …

Comme une hallucination bruyante, on voit passer une cohorte de bikers en Harley- Davidson. Que foutent-ils ici ? Ce sont sans doute trompés de film.

Dans la rue, je remarque que ma moustache fait son petit effet. Si beaucoup d’hommes la portent, aucun ne se risque à une telle longueur. Bien plus que des regards insistants, deux ou trois fois, on m’interpelle. Toujours par amusement et curiosité, c’est plutôt sympathique, ça engage furtivement la conversation.
Sous le chapiteau, Frank, le français d’Amsterdam, nous montre sa pompe à expresso. Une bête pompe à vélo avec, à l’extrémité, un petit réceptacle pour mettre la flotte et la capsule de café. Donc, tu mets l’eau bouillante, tu fermes et tu pompes jusqu’à la bonne pression (pour ça, il y a un manomètre intégré). Tu verses dans la tasse, tu savoures. C’est un truc qui se trouve dans le commerce, aux Pays-Bas. Bientôt au télé-achat, bientôt dans nos superbes supermarchés, comme disait …

Revenons au village. Juste avant d’y accéder, par notre entrée dérobée, interdite au public, il y a deux sculpteurs qui travaillent en solistes. À l’ombre, attablés côte à côte, ils fabriquent des crânes humains. Des têtes de mort, quoi. Déjà huit bien alignés, très réalistes. C’est une vision assez intéressante.

On n’a pas trop de contact avec les sabliers. En plus de la barrière de la langue, ils n’ont pas les mêmes horaires que nous. Décollent à 8h du matin avec le petit bus, finissent de bosser à la nuit et rentrent encore ensemble vers 19h, après avoir mangé au buffet, parfois à nos côtés. Toute la journée, ils s’activent : faut que ce soit fini ce week-end. J’ai juste un peu causé – en fait, c’est plutôt lui qui est venu me voir, comme d’hab’ – très sommairement, avec le chef de l’équipée, un américain de Chicago. Très espanté par culbuto. S’il a des tuyaux pour nous faire venir aux states, je suis preneur.

Non, notre seul pote de la bande, c’est le belge de Bruxelles. Parce que francophone, et d’un, et parce que avenant et sympathique, et de deux. Il s’appelle David Enguerrand, mais David c’est son nom de famille, donc … eh oui ! Il a trois sœurs avec des prénoms bizarres aussi. Moins que le sien, mais quand même. Style Blandine … Enguerrand est calme, je dirais presque doux. Un peu mystique sur les bords, mais sans une once de prosélytisme. Il a 32 ans et en paraît facilement 40, peut-être la barbe ou les séquelles du coup de pioche ? Et voyage dans le monde entier à construire ses châteaux de sable …

Et, y a pas à dire, tous autant qu’ils sont, même si on n’aime pas le style, ils font du sacrément bon boulot. Techniquement, c’est des orfèvres. Les photos, ça en jette, mais en vrai aussi et encore plus. La nuit, ils éclairent (mal, au dire du Jacques) avec du jaune, du rouge, du bleu. Ils envoient de la fumée et ça crache des flammes au- dessus des montagnes. Dans des haut-parleurs, ils diffusent de la musique d’ascenseur, la même que dans les épisodes de Zorro, et, à intervalles réguliers, il y a une voix-off qui raconte, je suppose, une des mille une nuits de l’histoire thématique.

Sept jours sans alcool, tout va bien.

 

Fin de la première semaine. Pas de bilan à tirer. Un peu d’ennui, un peu ça va. Je travaille, et si l’on considère ça d’un point de vue professionnel, c’est le Pérou. Y a pas de quoi couiner. Koweit, d’ailleurs, faut écrire Kuwait : wait, wait, wait … Faut attendre. Savoir être patient, traîner son indolence.

Bon, quoi de neuf aujourd’hui : rien, la routine. On a fait le job. Les horaires restent incertains – fallait pas qu’on espère un miracle – mais s’ils changent parfois, ce n’est plus que de petites demi-heures en plus ou moins. Rien de révolutionnaire. C’est presque de l’horlogerie suisse, vaguement enrhumée.
Arrivée au village, il n’y a plus le magistral « M » de McDonald en haut de son piquet. L’ont dézingué. Je n’ai pas l’explication. En début d’aprèm’, l’ambiance est détendue, ensoleillée. Avant de jouer, je promène et dit bonjour. Les sculpteurs ont fini de réparer les œuvres ensablées et s’activent à présent sur du polystyrène. Ils sont dans la grande tente qui deviendra bientôt le « VIP lounge ». Je cause avec un, demande à quoi vont servir ces sculptures en plastoc. Il ne sait pas. Il s’en fout. Moi aussi. Bertrand, le photographe droopy, s’est embarqué pour un tour d’hélico. Une heure de mitraillage au-dessus de nous autres et putain, ça fait un satané boucan ces engins. Total, plus de mille photos. Redescendu, il est devenu souriant. L’altitude, ça remonte le moral.

Dernière sortie, la salope de la nuit tombée que je redoute tant. Et bizarrement aujourd’hui tout coule, tout roule. C’est pas très agréable l’absence de regard, mais ça fonctionne bien, c’est calme, j’entends les sourires, j’imagine les rires. Même des applaudissements au milieu du cirque, avant la fin, le départ avec le chariot. C’est assez rare. Alors, oui, j’apprécie et je me régale quand même un peu, j’avoue.

Ceci n’ayant rien à voir avec cela, je rajoute dans un souci d’honnêteté que l’on a croisé à cette occasion monsieur le ministre, sa femme, ses accompagnants, dont trois militaires aux aguets. Tous initialement un peu flippés (suis-je un kamikaze avec une grosse bombe dans la couille ?) et rapidement détendu grâce à la bonhomie malicieuse (ne parlons pas ici de poésie, le nocturne ça esquinte cette magie-là) de mézigue en costume. Ahlala, qu’est-ce qu’il est fort ce culbuto !

Petit à petit, je me mets à apprécier leur façon de conduire. Pas trop les zigzags à grande vitesse et le manque de distance entre véhicules, mais leur principe de priorité me plaît bien. Comme une sorte de courtoisie agressive qui fait que c’est le premier qui passe et que c’est très bien accepté par le « perdant ». En France, tu fais ça, tu te fais insulter à chaque carrefour. Là, personne ne s’arrête aux ronds-points, c’est inimaginable. Si t’as la place, tu passes, en coupant un peu la route et l’autre sait très bien que tu vas le faire, alors, il ralentit juste le nécessaire. C’est le jeu, et, ma foi, ça marche plutôt bien.

Autre truc, lié un peu à ce principe de caste, de classe, de hiérarchie nationale, financière et de prestige : un koweitien en voiture (on a l’exemple de nos jeunes volontaires), se poste devant un bazar tenu par un immigré (forcément) et klaxonne jusqu’à ce que l’autre sorte de sa boutique, à plat ventre (j’exagère) pour prendre la commande de clopes, bonbecs, sardines en boîte et ramener illico au chauffeur et avec le sourire. Va faire ça devant Monop’ !

Digression anglophobe …
Ouais, je suis nul de pas entraver grand’chose à la langue de Shakespeare (pourquoi parle-t-on de la langue d’icelui et pas de celle de Bukowski ? Putain et ce con de correcteur d’orthographe qui m’accepte le patronyme du William alors qu’il râle pour celui du grand Charles ! Putain non, pas De Gaulle, faut suivre, merde !). La parenthèse est fermée. Je dis que je suis nul et c’est vrai. Mais au fond, presque ça me satisfait et par flemme, je ne m’en accommode pas trop mal. J’aime bien ne pas trop comprendre, ne pas savoir. Rester dans le flou, une forme de myopie intellectuelle. Je suis un idiot et j’aime ça.

Fin de journée avant de partir, je traîne encore dans le village. Je croise une discussion en français, un couple, la trentaine et demie. Bonjour & bonsoir. Il s’appelle Pierre aussi, libanais. Elle, française, ne dit pas son prénom. On cause un petit quart d’heure. Deux ans qu’ils habitent ici et me donnent des tuyaux pour le dimanche à visiter : le souk, un resto, un musée, j’ai les adresses pour le taxi (on va prendre le taxi, pas très cher, pour plus d’autonomie). Me disent aussi que, faut pas croire, mais les koweitiens ont des bars bien garnis. Chez eux, à la maison. Y a du marché noir qui fonctionne à pleins tubes. Et même que ce serait une grosse plaque tournante du trafic de drogue. Héroïne, cocaïne, crack, qu’est-ce que vous voulez que je ramène ? Fin de la discussion, je vais pisser. Faut dire que j’étais parti pour.

En guise de remplissage de page, le menu :
À boire, quelques canettes de Pepsi, 7up ou faux-Fanta, mais faut être rapide, elles ne font pas long feu. De l’eau évidemment, on n’a pas encore fini les 20 tonnes. Et la grosse bouilloire à eau chaude pour le Nescafé et le thé. Plusieurs salades en entrée, patates, poivrons, houmous parfois … Cinq ou six plats chauds que tu panaches comme tu veux : le poulet farci aux épinards et autres branchages revient régulièrement, ainsi que le gratin de pâtes, les spaghettis et des espèces de nems arabes. De la viande panée, du poisson en sauce, des frites (eh oui !) et ma mémoire s’infuse, désolé … En dessert, il y a presque toujours des petits amuse-gueule rigolos et indéfinissables (à la vue et au goût), de la salade de fruits frais, du flan assez goûtu que j’aime bien et une étrange purée sucrée pas mauvaise non plus. Vraiment, on est bien loti. Je fais gaffe de toujours finir mon assiette, car, quoiqu’un peu idiot (voir paragraphe précédent), je suis un garçon bien élevé.

En guise de conclusion, ma petite fierté minuscule :
Ça m’est venu d’un coup, comme une évidence. Q8, la marque d’essence & huiles pour moteur. T’as quelques stations à cette enseigne en France, beaucoup plus en Italie, entre autres. Q8, Q8 putain ! Si tu le prononces à l’anglaise, ça fait … qu’est-ce que ça fait ? Ça fait « ku-eight », quasi Kuwait. Et bien oui, j’ai vérifié quand même sur Internet, c’est bien ça, j’ai tout juste. C’est véritablement la marque du pétrole koweitien. Putain, je suis une flèche !

 

Dimanche matin, jour de repos. On va prendre le taxi pour Koweit-City. J’avais demandé à Abdé une idée de tarif, m’avait dit trois KD, cinq ou six maximum. Bertrand tablait sur 5 KD (KD, c’est le Dinar Koweitien, ce prononce ka-di). Le KD est divisé, non pas en centimes, mais en millièmes. Et t’as des billets de 1KD, de 1⁄2 KD, de 1⁄4 KD. Les très gros, on n’a pas trop vu. Au change, 1 KD = 2,50 €.

11h, on sort de l’appart’, on arrête un taxi, pas de problème, ils pullulent. Ils sont bicolores, blanc et crème. Que des voitures bas de gamme, pour ici, des japonaises toyota ou mitsubishi. Les taxis rôdent sans cesse, il n’y a pas de stations pour eux. Ils tournent aux alentours et dès qu’ils aperçoivent un client potentiel, ils klaxonnent pour signaler leur présence. Avec nos tronches d’occidentaux et notre goût prononcé pour la marche à pied, nous sommes des proies de choix.

Je donne l’adresse, demande le prix, il me dit 4, je dis ok et on monte. 40 minutes, tous les deux à l’arrière à regarder le paysage bétonné. C’est la même route que pour aller au village de sable, c’est juste un peu plus loin.

Fin de la course, le taxi nous pause à l’entrée du souk. Tout de suite, on respire parce que, putain, enfin de la vie qui grouille, du bordel, de l’agitation. C’est assez grand, alors, on y va au hasard. Ça fait du bien parce que ça nous change de notre quartier monotone, mais au final, c’est plutôt décevant. Beaucoup de saloperies « made in china », pas d’artisans, de bidouilles, de bricoles. C’est Barbès ou Clignancourt, pas le souk de Fès ou de Salé.

Alors, on s’y promène. Jacques trouve le khôl qu’il cherchait. Je suis presque bredouille. On traîne, on souffle et on se pose à une table sans même un menu in english, faisons confiance au gonze qui gesticule aimablement. Ce sera des brochettes, du pain, de la salade (concombre, salade, grenade), de l’houmous. Le tout sur une nappe en plastique translucide fort originale et désagréable au toucher. C’est une terrasse couverte, sorte d’impasse embouchée à une ruelle du souk. Dans un coin, la caisse avec, à ses côtés, une grosse télé écran pas plat qui sert de moniteur pour une caméra de surveillance. Des fois qu’un client fasse l’aigrefin. Après le repas et une bouteille de flotte et deux thés bien sucrés, c’est l’heure légitime d’aller pisser. Je demande où, et l’on m’envoie dans les méandres du bazar, tout droit, à gauche-à droite, et re-tout droit. Étonnamment, je trouve facilement. L’attente est longue, peut-être les seules chiottes de tout le marché. Enfin à l’intérieur, pas d’urinoirs, que des WC avec portes. Un mec lave sans cesse à grandes eaux ce qui n’empêche pas une crasse tenace. Un passant vient se déchausser, se déchaussetter, et se nettoie les panards au robinet d’un lavabo. Retour à la table, je paye, on décanille.

En partant, on observe la technique de fabrication de leurs (excellentes) galettes de pain. Faire le disque, lui donner une forme bombée à l’aide d’un coussin et le coller sur la voûte du four. Quand ça tombe, c’est cuit. T’as un truc qui ressemble à une pizza vide. Fin provisoire du souk …

Nous décidons d’aller voir le symbole de Koweit-City, les trois tours pointues. Je sais pas comment ils les appellent, cherche sur Internet, t’auras la photo et sans doute le nom. On les avait aperçues en arrivant, on s’est convaincu d’y aller à pied pour faire une ballade digestive. On se fait indiquer la mer car elles sont plantées au bord de l’eau et allons-y. Ok pour la mer, on longe. Primo, le foreign machin (ministère des affaires étrangères) avec les guérîtes barbelées de militaires, deuxio un port de pêche. Les bateaux quasi similaires à ceux de notre quartier, sont bien alignés, à une dizaine de mètres du quai. Dans cet espace, une belle quantité de détritus flottant en partance pour le 6ème continent. Et pour rejoindre les embarcations, un radeau misérable fait de fûts métalliques recouverts d’un plancher en bois – comme dans Tintin, je crois “Coke en Stock” – qui se manœuvre en tirant sur une corde. Quelques zigotos s’activent à charger une coque sur une remorque de bagnole, ça les occupe, ça me fait une ligne.

On marche, on craint une erreur d’orientation. La mer, ok, mais si on est parti dans le mauvais sens ? Gros doute, petite réflexion, non-non-non, on est bien sûr de nous. Et d’ailleurs, on ne tarde pas à les voir se pointer à l’horizon.
Alors, comme indiqué précédemment, elles sont trois. Une petite soliste et deux grandes emboulées, dont une doublement (voir schéma n°12). La plus grosse couille abrite un restaurant forcément circulaire. À être venu jusque là, autant faire les touristes jusqu’au bout et se payer la montée pour admirer le paysage. On s’approche de l’entrée, je demande au type derrière la vitre sans avoir vu la pancarte « closed for renovation ». Il me répond comme le panneau, pas mieux.

On reprend la marche, retour vers la ville. Au passage d’un restaurant moderne de bord de mer, on décide de faire une halte désaltérante bien méritée. Au comptoir, deux coca dans des grands verres, dont un sans sucre. En face, la télé diffuse Naples-Milan, match de foot du championnat italien. Jacques va pisser, le patron vient me taper la causette.

« you are french ?
– yes, mon con !
– do you like football ?
– mouais …
– oh I think it’s possible to have French football ».
Et il va bidouiller son décodeur pour me mettre Troyes contre Lens, de la ligue 2 française, là où joue le Nîmes Olympique. Avec un peu de hasard, on aurait pu tomber sur un match des crocodiles ! Le bavard insiste, me demande mon équipe préférée, PSG, Bordeaux ? Me dit que PSG est fort, je lui réponds qu’ils ont de l’argent … Jacques revient des toilettes. Grand sourire, il me précise qu’il y a du fond d’urinoir. Je récupère un sac plastique et en partant, allant pisser à mon tour, je vais en dérober un pour ma collection. Pas de scrupules, les coca étaient hors de prix, quasi aussi cher qu’en France. Oui, je collectionne les fonds d’urinoirs. Et ce n’est pas là mon seul défaut.

On se casse, on marche. On croise des parcmètres – si longtemps sans en voir – mais je n’ai pas de coupe-tubes sur moi. Retour à la ville. À part les trois tours, comme autre curiosité, il y a l’immeuble Cobra. Vaguement la silhouette de l’animal, disons un carambar vrillé avec une espèce de pointe bizarre à la cime. Moi, ça me fait plutôt penser à un forêt, une mèche à bois si tu veux. On vise ce bâtiment et avant d’arriver à ses pieds, on tombe sur le quartier des réparateurs de voitures. Chose qui nous amuse diablement. Là, c’est la crasse, le bordel joyeux, la démerde. Que, à part un ou deux garages vaguement proprets, le reste semble fonctionner au marteau et à l’enclume, au fil de fer, à la soudure, à la démerde astucieuse. Ça sent l’Afrique. Et super, c’est une zone plutôt vaste, on s’y promène avec plaisir sous l’œil interrogatif des mécanos. Nous nous éloignons du Cobra, nous semble compliqué d’y accéder. On l’a vu de près, ça suffira.

Après, on traverse le coin des magasins de jouets, « toys zone ». Rien à dire, si ce n’est, à l’arrière des boutiques, deux ou trois gus, qui éventrent des cartons venus de Chine et assemblent les pièces détachées de cycles pour enfants. À même le sol, ils vissent, boulonnent, forcément payés à la tâche.

Un peu plus loin, un trottoir regorgeant de voitures d’occases. Des monstres sportives, des belles cossues. De ce que l’on a pu comprendre, ça ne semble pas très cher. Tu veux une Porsche, ou une Mustang ?

Et nous voilà de retour au souk, la boucle est bouclée. Presque trois heures de marche. Ça fait du bien peut-être, mais surtout, ça fatigue. S’asseoir dans un gourbi exotique avec le feu du four à pain bien visible, avec un mec qui fabrique pour de vrai la turbine pour le kebab en enfilant bout de viande sur bout de viande avec une réelle application. Y a plus ça en France, c’est que du compact formaté en usine, livré prêt à cuire, mangé prêt à gerber.

Dans l’allée centrale, les tables qu’ils avaient installées dès ce matin, sont maintenant occupées par de curieux marchands. Est-ce une vente de charité, un vide grenier, des soldes ? Y a de tout et surtout n’importe quoi. Absolument rien d’intéressant. Pourtant, il y a des caméras de TV. Ne pas chercher à comprendre …
On voit encore quelques trucs, des antiquités rigolotes, des fringues colorées. Le plus amusant étant les mini baraques – 1m50 de large – des mecs qui font le change. Ils sont des dizaines, avec des tronches patibulaires & ravagées, des habits piqués aux Deschiens, chacun assis derrière son comptoir pourri avec, posée en évidence une grosse calculatrice sur un socle en bois et derrière la vitre, à portée de main, d’opulentes liasses de billets de banque du monde entier. Je te jure qu’il y a des paquets bien épais de coupures de 500 €, et du dollar, et du franc suisse. De véritables petites fortunes.

Nuit qui tombe, fatigue. On chope un taxi. Même tarif. Retour à Al Mangaf. Avant de monter à l’appart’, je m’achète un mars à la boutique d’à côté. On allume la télé, on s’affale. Plus de mille chaînes à disposition, une seule francophone, TV5 monde, qui diffuse France – Italie, rugby, tournoi des 6 nations. On avait vu le 1er match, France – Angleterre, lors de l’escale aérienne. Là encore, les français vont gagner. Je suis fier d’être français …

Un peu de rab’, des oublis sur mon carnet …
J’ai croisé un deuxième chien. Une huile du village de sable est venue avec. Femelle de trois ans, craintive et borgne. Œil crevé par son collègue husky, il y a des gens qui ont des huskys au Koweit ! J’ai croisé aussi une deuxième Peugeot. Je crois que ça n’a rien à voir …


Aujourd’hui, presque pas pris de notes.
Principal événement, la panne de courant. Faut savoir que tout le village de sable est branché sur un énorme groupe électrogène situé juste à côté de notre chapiteau. Sonorement, c’est une présence imposante et lancinante. Quand ça s’arrête, outre l’absence de lumière, ça fait un putain d’éclat de silence, presque inquiétant. Et là, sur le coup des 17h, pschitt, plus rien. Grosse affaire que de trouver la panne et remettre en route, ça s’active et ce n’est pas notre problème. On rigole de penser que ici, au Koweit, y aurait une panne d’essence dans le générateur électrique. J’imagine que pour eux, ça devait être la catastrophe vu que c’était le jour du direct de la télé nationale. Une dizaine de caméras sur pied, louma ou autre, des éclairages installés tout spécialement avec des câbles qui courent de partout par terre. La couille venait sans doute de ce bazar.
Et qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Pendant le naufrage, le spectacle must go on. À 17h30 est prévu notre deuxième passage, il est 17h30, on y va. Et, juré, la tête de ma sœur, à la fin de notre cession, dans la seconde où Jacques recharge le culbuto sur le chariot, clac, la lumière revient. Ahlala, qu’est-ce qu’il est fort ce culbuto !

L’émission télé se déroulait plus tard, vers 19h. Z’ont du avoir le temps de s’y remettre. Enguerrand, le seul sculpteur à être resté, spécialement pour ça, sur demande de la direction, était interviewé. Il avait son avion de retour juste après. Ouais, les sableurs ont tous décanillés. Ça fait du vide sous la tente. Et du coup, les organisateurs ont mis le petit bus au service des performeurs. Un départ (14h00) et un retour (23h00) tous ensemble. Une véritable colonie de vacances. Le chauffeur reste sur place et s’emmerde comme nous, par solidarité. Tout l’après-midi, il dort au fond de son bus. On le réveille quand on est tous prêts pour le retour. Pour nous, c’est clair, net, précis, calé. On peut prévoir notre attente, estimer notre ennui quotidien.

Vu le spectacle de feu. Ils sont quatre. Deux anglais, James un grand mouligas adepte du jeu vidéo et son pote Chris, petit teigneux sympathique qui frime sa jongle en permanence, plus deux slaves, disons russes, statistiquement c’est le plus probable même si plus tard ils se révèlent être slovaques (et alors ?), que je croise sans jamais un mot. Ils sont tous jeunes, moins de trente, fades et souriants. Je m’arrête à cette façade, j’ai tort peut-être, je m’en fous. Sincèrement, sans vouloir médire, c’est pas terrible. Évidemment, pas mon style de show, mais pas du haut niveau. J’ai vu bien bien mieux et souvent. Mais, j’avoue que ça remue pas mal ce public peu avisé. Et pour attaquer la semaine, on a deux nouveaux, un couple d’échassiers, encore anglais (doivent faire un prix de gros) tout habillés en orange. Des promeneurs de costumes. Que j’irai voir un autre jour, peut-être …

Dans l’espace entre les deux villages, le notre (celui de sable) et l’autre (celui qui fait foire à tout), il y a, en sus des chevaux et quelques friteries locales, une boutique avec des perroquets. On y était passé la semaine dernière un coup après avoir joué devant, discussion amicale avec les vendeurs d’oiseaux et Jacques leur explique son amour des plumes. Ok, ils promettent. Et tout à l’heure, je me plante devant là-bas, et promesse tenue ils me donnent un beau paquet de plumes colorées, la queue du ara. Jacques est content, rien que pour ça, d’être venu au Koweit.


Petite sieste et on monte dans le bus. Bouchon sur l’autoroute à cause d’un accident (à force de faire les malins, faut bien que parfois ça tape). Notre chauffeur, à l’instar d’autres véhicules, s’échappe sur la droite et franchit un no man’s land poussiéreux avec bordures de trottoir incluses, pour récupérer une route parallèle et rejoindre la voie rapide plus loin, une fois le ralentissement contourné. Ça sert à ça les 4×4, dixit Jacques. Ben nous, on le fait en bus, comme des intrépides. Notre chauffeur est un as du volant, rusé comme un indien avec le permis D.

À titre informatif pour notre public adoré, sur le site du festival et sur le dépliant avec le programme et horaires de la semaine, à M.Culbuto, il est indiqué :
deux passages de 45 minutes, un de 20h00 à 20h30, l’autre de 22h00 à 22h30. Véridique ! Quand tu sais qu’en fait on joue à 16h30, 17h30 et 19h00, chaque fois trente minutes, ben, bon courage ! Et bravo la com’

Tiens, à la deuxième sortie de culbuto, il m’est arrivé un inédit. Un petit gamin, se sentant peut-être agressé lorsque je me suis penché vers lui, m’a répondu en bon karatéka : coup de pied et coup de poing simultanés. Le pied sur mon avant-bras, le poing sur le pif. C’était un petit de huit ou dix ans avec une envergure un peu juste pour appuyer son gnon, mais par contre, j’ai bien senti sa tatane. Rien de grave, ça va, et c’est passé quasi inaperçu, sauf pour sa mère qui l’a enguirlandé. Comme quoi, y a toujours des nouveautés avec M.Culbuto !

Je ne crois pas avoir déjà causé des petites montgolfières. Bon, c’est des sacs en papier avec un système d’accroche pour mini-brûleur, t’y fous le feu, t’attends que ça gonfle, tu lâches et ça file dans le ciel. Au loin, ça brille comme des étoiles supplémentaires. Auparavant, faut écrire un message sur la toile du ludion aérien. Message d’espoir, d’amour, de paix … Je t’y foutrais bien une grosse connerie. Mais, écrite en français, je ne suis pas fou. À la nuit tombée, évidemment, des bénévoles s’installent et aident le public dans cet enflammage en nombre. C’est joli. Deux de récupérés pour la tombola Dynamogène …

Comme j’ai du temps à revendre, j’ai traîné dans le village de sable, regardant plus attentivement les sculptures. Oui, c’est vraiment bien foutu. Ça fourmille de détails, et y a beaucoup d’ossements et de macchabées, ça me plait bien.

Surprise, le grand « M » sur l’immense poteau de l’entrée et à nouveau en place. Jacques a une hypothèse : ils l’avaient descendu juste le temps du direct de la TV parce que MacDonald n’est pas sponsor de l’événement. Ça se tient.

Après la mandale, lors de la sortie nocturne, on a croisé une dame qui semblait importante (et impotente). Elle était accompagnée de Youssef et de deux ou trois attentionnés. Elle nous parlait dans un très bon français et était en fauteuil roulant. Après coup, on se renseigne auprès du boss et donc, c’est une libanaise, présentatrice télé, mondialement connue pour avoir été victime d’un attentat, une bombe sous sa voiture, au cours duquel elle a perdue sa main et sa jambe gauches. Je suis content de l’avoir fait rire avec mes balancements aléatoires.

Ici, encore plus qu’ailleurs, t’as des mobiles, des i-phones, des appareils photos hors de prix. Des gamins, même pas ado, avec du matos à faire pâlir d’envie un pro de chez nous. Ça mitraille à tout va, ça vient prendre la pause à côté de mézigue comme si j’étais le pape. Le positif, c’est qu’avec leurs flashs, leurs torches, ils éclairent un peu le cercle de jeu. Ils ne regardent plus l’action, ils regardent leur écran, s’y cachent derrière. Ils mettent dans la boîte, qu’ils n’ouvriront sans doute jamais.

On a vu une main qui filmait, l’autre main qui téléphonait. La main qui téléphonait a tourné l’appareil pour filmer à son tour, même pas la scène, non, pour filmer la première main en train de filmer. Les deux mains de la même personne, je te jure. Z’ont plus qu’à se le foutre dans le cul leur mobile de merde et youpi banania !

 

Je commence à tourner en boucle et à devenir dingo. Hier, je n’ai pas su enclencher un peu de vie, ni trouver un état d’hibernation propice à laisser ruisseler l’ennui. Je me le suis pris en pleine gueule, dans les ratiches. Jacques tient mieux la distance et s’échappe un peu pour une visite nocturne de pavillons luxueux. Voir les images …

La journée d’hier avait débuté comme un reportage. Mon collègue à la photo et moi au carnet. Retour au centre commercial chic et à la halle aux poissons. Pas de problème pour canarder de la photographie, ils sont fiers et prennent la pause et même remercient. Je note : mérou, maquereau, rouget, daurade … d’autres noms inconnus, imprononçables. Quelques achats de friandises & épices. Je dégotte au fond du rayon des revues, une BD enfantine, cible 10 à 12 ans, les aventures de « Betty & Véronica », en format de poche, style Zembla. C’est en anglais, ça coûte 1,500 KD, avec une belle couverture colorée où les deux greluches sont à la plage, en bikini. Ben, au gros marqueur noir, ils ont rhabillées les poufiasses. Assurément, de la belle censure. Dans un bureau officiel, il y a un type grisâtre et lubrique qui s’applique à enduire d’encre opaque le corps vaguement dévêtue de fausses pin-up adolescentes dessinées par un tâcheron américain. Inexorablement, un à un, des milliers d’exemplaires.

En repartant, dans le patio de la galerie marchande, je me fais accoster par une femme asiatique. Je ne comprends pas ce qu’elle veut. Ah si, me donner, même pas très discrètement son numéro de téléphone inscrit sur un papier préparé pour l’occase. Avec Jacques, on est sur le cul. Une prostituée ! Non ? Ahlala, le Koweit, c’est plus ce que c’était … Bon, on suppute la pute, mais on ne saura jamais ce qu’étaient réellement ses intentions. En tous cas, physiquement, elle était crédible dans le rôle. Peut-être un piège à occidentaux, tendu par la brigade des mœurs ? Sur le retour, on s’arrête manger à la guinguette du bord de mer. On y retrouve Franck, le breton batave et un collègue à lui. J’adore boire un truc qui s’appelle « avocado », je suppose un mélange de jus d’avocat, lait et miel. C’est très bon, ça me fait le dessert. Aujourd’hui, pas de chat quémandeur.

Au village de sable, on se fait alpaguer pour une interview réglementaire et folklorique. Toute une équipe de techniciens « Pieds Nickelés » pour une séance de grand art qui restera dans les annales. Je suis à la hauteur de leur médiocrité.
« My name is Pierre Pélissier, I come from France, in the south, near Marseille. I’m like a big toy, a weeble, the name is “M.Culbuto”. The audience is perfect, the reactions are very interesting. A lot of children, laughting, emotion … And I’m very happy to be here. » Le tout avec l’accent, évidemment.

Ce qui est marrant dans le village, c’est qu’il y a déjà dix jours que c’est ouvert au public, entrée payante, même prix qu’une séance de cinéma, et c’est toujours pas fini. En chantier à droite, à gauche. T’as encore des câbles provisoires qui traînent par-terre, des mecs qui s’activent à la visseuse pour installer des nouvelles cahutes, l’éclairage qui se met en place petit à petit. Et tout va bien, ça n’a l’air de choquer personne. En, on ferait tous la queue au bureau des réclamations pour se faire rembourser.

Pour info, la dame d’hier en fauteuil roulant, c’était May Chidiac.

Déjà neuf jours de culbuto. On attaque le dixième. Psychologiquement, c’est usant. Très répétitif, et ce n’est même pas un numéro appris. Comme s’il fallait réinventer obligatoirement la même chose à chaque fois, effacer les cicatrices, sincèrement y croire. J’essaye, je m’applique. Ça me fatigue les yeux, ça me vide la tête. Être là, immensément présent et avec très peu de marge de manœuvre. Une main tendue, deux ou trois mimiques … Les sourires sont bien plus gratifiants que les rires & les cris. Parfois, j’oublie cette évidence. Ouais, je fatigue. Pour de longues périodes, je préférerais cent fois jouer « Le Petit Catalogue » ou n’importe quel autre spectacle. T’as plus de variétés, de possibilités, d’infimes trouvailles à faire. Là, c’est comme si je radotais toujours la même phrase en boucle. On peut inventer quelques variantes, ok. Mais « quelques », c’est combien ? Après, je beugue. Je meugle. Je sombre.

Et là, en plus, c’est un cadre et un public très homogène. Pas un quartier piéton d’une ville où l’on peut croiser une mémére à cabas, un punk et son chien, la camionnette d’un livreur pressé, des potes hilares à la terrasse d’un bistrot, des pisseuses hystériques qui font les boutiques en gloussant … Pas de ça ici.

Plus que trois jours.

Un arrivage de nains. Une poignée, pas très grands, comme des nains. Ils sont avec nous sous le chapiteau, à notre table pour manger. Aucun indice pour savoir ce qu’ils foutent là. Pas d’instruments de musique, pas d’appareils photo, pas d’armes à feu. Si j’ai la réponse, je le dis.

Dernière sortie, dernier cercle, culbuto rechargé sur son chariot, une petite fille est venue m’offrir une rose. Sans doute sentait-elle mon extrême lassitude. Merci.

Et cette attente interminable qui me flingue. Plutôt que de suivre le Jacques dans sa fructueuse promenade, je reste à la tente. J’attends à la tente, ahahah. Ordinateur sur les genoux, je regarde mes e-mails, envoie un message ou deux, puis reluque les conneries de yahoo : un girafon flingué à Copenhague provoque l’indignation ; Nabila soutient Valérie Trierweiller dans sa pauvre souffrance ; Obama se moque de Hollande, boulimique d’hamburgers ; PSG – Monaco : match nul, un partout ; Philip Seymour Hofman, Maicon et Shirley Temple sont morts …

Et quand j’en ai marre de lire ces conneries, je fais une réussite. C’est pas mieux. Hier, était une journée noyade.
Pour finir, j’accompagne la dernière sortie du chameau. C’est John & Paul (les demi- Beatles), nos collègues anglais, qui se trimballent à l’intérieur d’un chameau en peluche. C’est con, assez pathétique, mais ils le font tellement bien vivre que ça me fait rire. Le dromadaire, car ç’en est un, désolé, rentre. Ils se changent, on se barre. Dans le bus, les jeunes (les jongleurs) n’arrêtent pas de parler. Je comprends rien à ce qu’ils disent et c’est tant mieux. Chris, le petit anglais, n’en finit pas de rigoler à la moindre connerie. D’un rire désagréable, comme un débile, qu’il est sans doute.

 

Bon, on commence la journée en faisant notre numéro de reporters duettistes, Jacques voulait voir de près un échafaudage en bois. Quelques photos … Je prétends que c’est plus fastidieux à installer que ceux en fer. J’en sais rien, mais il me semble. Pas loin, une antique bétonnière, très grosse, montée sur remorque quatre roues et suintant le cambouis. Belle machine ! Tas de sable dans la rue, qui déborde allégrement sur la chaussée. Au fond d’un trou gigantesque – les fondations d’un immeuble à venir – deux types creusent à la pelle. Vu comme ça, on pourrait croire que c’est eux qui ont déblayé ces milliers de mètres cubes. Déjà posé dans la cavité, un début de construction, que des parpaings de traviole. Pire, tu ne peux pas faire. Sans règle, sans niveau et complètement stone, je ne vois pas d’autres explications. Fin de la visite du chantier.

Un resto indien – eh oui, on change – un bazar avec, à l’extérieur, des bestioles gonflables qui pendouillent. Zèbre, girafe, hippopotame, le safari en plastique.

Remarques petites …
Les nains sont quatre et viennent d’Égypte. Performeurs, comme nous. Sur le planning de la semaine prochaine, y a marqué « Dwarfs », ça veut dire nains en anglais. Font du jonglage, avec des balles, des assiettes. Juste un qui a fait un échauffement devant nous. J’ai essayé trois mots avec le plus proche, il ne parle même pas anglais ce con, pifou !

Le plus grand de tous les nains à l’air d’un con. À être nain, autant être petit. Un nain sur des échasses, ça fait quoi ? Des petits bras … Il y en a deux qui sont ensemble. Pédés comme des Dieutres. Alors là, c’est vraiment pas de chance, ils sont nains, homos, arabes et saltimbanques en plus.

Ils ne jouent qu’à partir de lundi, mais sont arrivés hier spécialement pour s’acclimater à l’ennui. Assurément de gros pervers !

Remarques vestimentaires …
Des fringues avec le drapeau du Koweit, avec « I love Q8 » marqué dessus, des casquettes, des écharpes … Par millions de milliards et c’est même pas le 14 juillet. Si jamais ils gagnent la Coupe du Monde, vont devoir mettre plusieurs couches et vont tous mourir d’asphyxie. C’est fou aussi le nombre de fratries habillées à l’identique. Avec du nationaliste comme évoqué au-dessus, mais aussi avec tout et n’importe quoi. Deux frères à rayures rouges & jaunes, deux sœurs avec la schtroumpfette. Même famille, même uniforme, obligatoire.

Remarques voilées …
Il y a beaucoup de femmes avec. Un simple foulard sur les cheveux ou la tenue complète avec juste une fente pour les yeux, et les intermédiaires. De ce que je ressens, c’est pas du tout la même signification & revendication que chez nous.
Je ne rentre pas dans la problématique de savoir si c’est imposé, revendiqué, assumé ou autres. Par le mari, la famille, le pape ou autres …
Mais, ici, elles semblent à l’aise avec. Elles sont maquillées et baguées d’or, rieuses & joueuses, avec toute la panoplie de la consommatrice vorace : tablette, mobile, que du hi-tech. Chez nous, au-delà d’une affirmation religieuse (venant d’elle-même ou imposé, je re-précise), tu sens aussi un rejet du monde occidental. Je n’imagine pas, en France, une femme voilée (totalement) écoutant Lady Gaga sur son Ipod. Ici, on en a vu faisant les boutiques de tchadors en ricanant entre copines. Le jour où Dior sort une collection de burqas siglées, il se fait des couilles en or. J’imagine assez bien le voile noir avec « Gucci », « Dolce&Gabana », voire « Adidas » écrit en gros dessus. Et puis pourquoi noir ? Déclinons en gris, beige, rouge, vert, jaune, puis avec des motifs, des étoiles, des crocodiles, Spiderman et PimPamPoum en fâcheuse posture. Sûr que ça marcherait ici. Enfin, ce que j’en dis …

Remarques velues …
Restons dans le féminin et abordons le problème du sourcil. Ben, la mode est à la tendance épilé, puis redessiné au truc qui fait noir, bien épais. Sans doute sont-elles de grandes admiratrices de Groucho Marx, mais n’osant pas la moustache au cirage (ni la bite, ahahah), z’ont fait les sourcils. C’est un style, faut aimer. Pour le restant de leur pilosité, j’ai trop peu d’expérience pour en tirer des statistiques recommandables. Désolé …

La journée se finit sur une engatse avec un volontaire. Rien de grave, juste de la connerie majuscule. Mais le Jacques en est devenu tout rouge de colère.

 

Vendredi, c’est leur dimanche à eux. Religieusement, c’est le jour de la messe. On passe devant une mosquée, noire de monde. Tout pleins sont à l’extérieur et ça ne pose pas de problème. Ça mobilise du monde, je crois presque 90% de musulmans dans le pays et la plupart des magasins et restos sont fermés pendant l’office. Aujourd’hui dans le micro du minaret, ça hurle en direct. La pauvre sono sature et crachote, ça doit être du « Bouyer ». La voix s’égosille à prendre parfois d’étranges accents hitlériens. J’y comprends que dalle, mais ils ont l’air de se faire sacrément engueuler, peuchère !

Avant dernier jour au village, on fait trois courses pour des cadeaux & souvenirs à la foire d’à côté. De l’artisanat international venu de Turquie, Inde, Jordanie et ailleurs. Cherche pas Koweit, y a pas.

Je discute un peu avec Andréa, artificier italien (Compagnie « Parente », près de Venise) et bon francophone. Des connaissances communes dans le monde du pétard, des du Groupe F. Il bosse beaucoup dans la journée et restera jusqu’à la fin du festival, un gros chantier. C’est lui qui s’occupe de faire cracher la baleine de sable et s’enflammer quelques collines. De belles gerbes de feu à intervalles programmés sur la musique et la voix off de l’histoire. Ça fait son petit effet. Un grand mec tranquille aux cheveux gris courts. Et pour compléter la galerie de portraits de collègues : Franck, le breton qui joue dans la compagnie hollandaise, est un chien fou de 36 ans. Il est allé aux Pays-Bas pour suivre une batave qu’il a quitté pour une autre à laquelle il a fait une fille (6 ans) et présentement il est avec sa collègue qu’il n’a fait que croiser la semaine dernière.

Aujourd’hui, Bertrand, pour flinguer l’ennui, s’essaye à la vidéo. Il en avait oublié que ses appareils pouvaient filmer. Ça l’occupe. Il nous montre ensuite quelques images, pas mal. Jacques sympathise bien avec cézigue. L’âge, la photo, un tempérament commun … Assurément, c’est un gonze intéressant, qui a bourlingué, et qui ne la ramène pas trop. On se recroisera avec plaisir. Idem Enguerrand. Idem peut-être d’autres … Mouais, ça sent le départ.

Youssef, un des deux boss avec Ahmed, est jordanien. Avec le temps, on apprend des choses … À l’occase, on lui dit qu’on a déjà joué à Amman, il y a quatre ou cinq ans. Il dit qu’il compte organiser un truc pareil là-bas. Alors peut-être rebelote, pour la Jordanie, je suis partant. On fait un peu la pub pour la Cymbalobylette, pour LPC, sans trop savoir ce qu’il en pense réellement.

La programmation d’ici est plutôt axée paillettes, échasses, couleurs criardes. Pas trop de mécanique sale. Déjà culbuto, ça fait un peu tâche.

Au Koweit, entre mecs, ils se font la bise dans le cou. Faut voir ça. Tout à l’heure, en plein balancement, un type habillé comme un curé arabe, a, par deux fois au moins, essayé de me faire un smac. Ça bisouille, ça bisouille …

Bon, ça s’étire. Ça se tire. Demain le dernier jour et alors ?
Alors, c’est pas mal de passer quinze jours sans une goutte d’alcool. Ce qui manque surtout, c’est l’ambiance du bistrot, du resto. La musique, le journal, mes sales habitudes de petit français. L’organisation du festival était … loin d’être la pire que l’on ait connu. La plupart des gonzes sont sympathiques, mais l’incommunicabilité, ça plombe. Mea culpa.
Ennui palpable et routinier. Rien à faire dans les environs de l’immeuble, dans les environs du sable, et ailleurs. Koweit-city n’a rien d’emballant. On traîne …

J’ai lu cinq livres, peu épais. Lecture pour long séjour : en Australie, c’était Cesare Pavese, au Brésil, Henri Michaux, ici du divers & varié, allant de Didier Daeninckx, à Jack London en passant par Romain Gary (une découverte). J’ai écrit ces lignes, pendant que Jacques faisait des photos. Ça ne correspond pas vraiment. Nos deux yeux, chacun sa paire, ça diffère le point de vue. Il est rentré dans une immense baraque individuelle, un petit château comme il y en a tant dans certains quartiers résidentiels. Traînant à photographier les façades, puis invité à visiter l’intérieur, mais cliché interdit. Alors, c’est gigantesque avec tout le dernier cri du confort moderne, bien au-delà du raisonnable. Ils sont gentils et souriants, il est grandement gêné et ne s’attarde pas.

M.Culbuto se balance toujours pareil et provoque des réactions similaires à partout. Deux ou trois moments originaux, déjà dit. Une particularité du public koweitien est que, je trouve, ils prennent tout au premier degré. Ce qui fait que je suis assez peu tombé car je sentais comme une désolation chez eux, comme s’ils pensaient que j’avais raté et que, dommage. Idem pour Jacques, le livreur est plutôt rustre et bougon. Employé municipal râleur, voire agressif parce qu’il faut pas lui casser les burnes, il travaille, lui ! En plus, c’est vrai, il a le costume de l’ouvrier, donc de l’immigré, de l’esclave, de l’inférieur … Et deux ou trois fois, ça a été pris cash. Donc embrouille, impossible à désamorcer illico en causant, on ne se comprend pas, ou très mal. Ça prend des plombes à dire que c’est pas grave, c’est du jeu. Trop tard. Mais bon, il y a eu, comme toujours, des moments magiques, des regards intenses, des crises de rires, des cris, des pleurs, de la vie pleine d’émotion, de beaux sourires. Et je rajoute, on a fait le job, comme disent les amerloques.

On est de la tribu des saltimbanques internationaux. Animateurs, distrayeurs, performeurs de l’entertainment. Pas de nez rouges ni de plumes dans le cul, mais c’est tout comme. À quoi ça sert et qu’est-ce qu’il en reste ? Pas grand-chose, mais c’est pas rien. Mouais, faudrait savoir se contenter de mieux.

Pour finir, des informations générales glanées par le grand Jacques lors de sa rencontre hasardeuse avec un couple francophone de l’ambassade du Maroc.
Les deux enturbannés que l’on voit partout en photo et dans les magazines, c’est le roi et le prince héritier, qui n’est pas son fils. Le roi a 92 ans. Le prince doit être dans les starting-blocks. Il y a deux clans, ethnies, familles … qui s’échangent le pouvoir, sauf la dernière fois et ça a foutu la merde. Souvent on voit ces chiffres : 25 / 26, c’est pas le résultat du match, c’est qu’on en est à la 25ème alternance, et ça va passer à la 26. C’est le 53ème (chiffre souvent évoqué également sur les calicots) anniversaire de … la royauté ou un truc comme ça. Merde, faudrait regarder sur l’Internet. Ce couple a dit aussi que les Koweitiens investissent beaucoup dans le monde, Champs-Élysées et ailleurs, voyagent pas mal aussi. Ont plein de fric, mais la plupart sont généreux, des gens bien qui aident le caritatif. Je rapporte les paroles. On a vu à la télé nationale un reportage sur les pêcheurs de perle. À l’origine, il n’y avait que ça. Rien d’autre, le désert. Et plus tard, l’or noir, les pétrodollars et tout le bazar. C’était mieux avant ?

Paraît qu’il y a encore quelques pêcheurs … Ça vaut combien la douzaine de perles, c’est quoi le cours du baril actuellement ?

Ce matin, on traîne dans le quartier, mais pour changer, on part de l’autre côté. La mer, puis tourner à gauche. Y a rien, si ce n’est une toute autre ambiance. Vraiment rupin, résidentiel. Un resto en chantier, un gardien qui dit bonjour. Ce sera classieux, avec patio, fontaine aux courbes girondes et boutiques de luxe prêtes à ouvrir. Terrain vague, un tractopelle Caterpilar, des blocs rocheux, une cahute pourrie, sans doute pour les ouvriers du bâtiment, bien miséreuse et de bric et de broc, mais avec une parabole posée au sol. Un coq qui chante, un mec s’affaire à poser des pavés. On admire la technique. Un troisième chien, épouvantable caniche promené par des occidentaux. Un quatrième, croisé labrador, encore une occidentale, à poussette cette fois. On nous avait dit que le Mangaf était le quartier des militaires américains. Jusqu’à présent, on n’avait pas remarqué.

Ce matin, on dirait un avant-goût de canicule, ça laisse présager. Plus tard, le vent se lève et c’est bien agréable. En venant au village, sur le bord de la route, il y avait pleins de cerfs-volants. Des modèles exubérants de compétitions, de belles formes aux couleurs du drapeau national.

Dernier jour pour M.Culbuto … Première sortie, plein jour, du monde juste ce qu’il faut. Bonne ambiance, public joueur juste ce qu’il faut. Une pause, et dans le cercle une gamine sur un fauteuil roulant, je commence à tourbillonner, je vais pour me pencher vers elle, ben, de peur, elle se lève et marche et se barre en criant !

Ahlala, qu’est-ce qu’il est fort ce culbuto ! Bon, j’avoue, elle avait juste le pied plâtré.

Voilà, c’est fini …
On mange un bout et range le matos. Présentement tout est dans les boîtes. J’espère que Muhanad (le mec du fret du festival) fera bien son boulot. Y a pas urgence, mais vaudrait mieux ne pas perdre notre culbuto de voyage international. Ensuite, j’espère que la paperasserie suivra son cours et que nous serons payé, si possible rapidement. La facture est donnée. La consigne aussi.
Et pour finir en beauté, le volontaire hargneux qui, il y a quelques jours, avait initié l’embrouille avec Abdé, en esquivant les coups, s’attaque cette fois à un autre calibre : Ahmed, le big boss. Ça crie fort, ça se bouscule en gueulant « retenez-moi » (j’imagine) et ça se poursuit à l’extérieur. On se garde bien d’aller y voir, mais résultat des courses, le jeune vindicatif finit dans l’ambulance, direction l’hosto, un bras flingué. Demandez pas, on n’en sait pas plus. Ni quoi, ni comment, ni pourquoi. Après la bataille, on insiste bien pour que le lendemain, comme prévu, ils pensent à nous amener à l’aéroport. Rendez-vous à 5h30 devant l’immeuble. C’est tôt, mais nécessaire.

Lu sur le yahoo : Heineken vient de détrôner Kronembourg comme étant la bière la plus consommée par les français. Putain, on se barre deux semaines et voilà le travail. Il est temps qu’on rentre Patron, une pression !

 

Retour en France …
Levés à 5h00 pour être en bas de l’immeuble à 5h30. On attend, ça, on sait faire. On attend. À 6h10, toujours personne. On prend un taxi. Par texto, j’informe les deux chefs : it’s not really funny ! Y aura pas de réponses aux messages. Bon, pas de lézard, on chope allègrement notre avion, sans retard. Vol pour London dans une carlingue désertique. Super, on s’étale et on ronfle un peu. Quatre heures à tuer à

Heathrow, pub, breakfast complet, pinte de bière (bien méritée). Vol pour Marseille plein de fatigue bruyante. Bagages, douane et sortir respirer le mistral. Cent cinquante euros de parking … Rouler fenêtre ouverte. Retrouver Nîmes, et tout ce qui va avec. Tiens, je crois que j’ai oublié le casque de culbuto là-bas.

FIN

Comme une recette de cuisine …

J’ai bien aimé ces pages d’écriture. Noter, raconter, déblatérer. Se fabriquer le moment propice, un oasis de tranquillité relative (chacun la sienne). Me concernant, ça peut être bruyant, agité, grouillant de vie ou silencieux, d’un calme ahurissant. Mes exigences : personne dans mon dos pour me relire à l’improviste, et pas d’intrusion : ne pas venir me causer pendant, pas me toucher l’épaule.

Ensuite, choisir son arme. Papier & crayon, clavier, dictaphone. Le petit carnet me convient pour noter deux ou trois mots, une idée, un bout de phrase, mais quand faut passer aux choses sérieuses, j’ai besoin du contact de mes doigts (les deux index plus le majeur de la main droite, rarement les autres, mais ça peut) sur les touches. J’ai bien dit « arme ». Comme un tueur, se l’apprivoiser, la connaître par cœur, savoir la démonter dans le noir, sous la table. Graisser le chargeur, compter les balles, vérifier l’alignement du viseur. Tenir le clavier à mi-hauteur, comme une mitraillette envoie sa rafale, la crosse enfoncée dans le ventre. Une prédilection pour les oxymores et écrire comme on parle, en mettant l’accent ailleurs. Ne pas lésiner sur les adjectifs, considérer qu’ils sont en promos, quasi en solde. Se faire un plaisir de quelques néologismes, emprunter chez les papous, les belgeo-québécois et les louchebems. Et s’amuser à nicher des zeugmas en friandise. Le style, tout est là. C’est faux, mais c’est vrai. T’as compris ? Mouais, je me la pète un peu, ça m’amuse.

Casser les portes ouvertes, ne pas s’engouffrer dans l’évidence. Une colère ne sera jamais noire, mais pourpre ou … vas-y, invente ! Pareil pour un orage violent, et pourquoi pas stupide, rancunier ou désinvolte ? Et là, dans ces exemples, je te fourre de la couleur, ou presque. Noir, pourpre, orange, violet. Couci-couça, c’est tout comme. Inviter des allusions diffuses, des filigranes approximatifs. Renifler le sens, montrer vaguement la direction du vent et chatouiller les oreilles aussi, ça mange pas de pain. Éviter le plus possible les expressions pantoufles. Chausser des pataugas démodées, des babouches en cartons, des rangers en croco …

Être saugrenu, au hasard et à dessein. En conclusion, je l’affirme, l’écriture est morbide. C’est une réalité, mais ce n’est pas désagréable. Merci d’avoir lu jusqu’au bout, c’était un plaisir.